Claire Auzias nous est surtout connue pour ses livres sur des femmes insoumises ou sur les Roms. Son approche frissonnante ou ses coups de rage sont présents même dans ses livres d’historienne. C’est que la gueuse s’en vint à l’histoire ou à l’anthropologie par les voies hérétiques de la poésie. Gélina Calamita, son premier livre, aujourd’hui introuvable, est dans les fulgurances graves et tragiques d’une poésie dont les portes battent sur les chaos d’une vie arrachée à elle-même par l’ignominie du monde qui nous est imposé.

Bien des années plus tard, voici la Bartambule, les éclairs pétrifiant le sable se sont faits ombres nocturnes, presque chansons. Ce qui hurlait, devenu plainte insidieuse « d’un temps noué au flanc de ses aspérités », scande en mineur les saisons de l’attente, qui n’en finira jamais de son défi à un monde minable. Monde entre vide et opacité, entre cons et profiteurs, d’où monte l’appel à la désertion. En finir avec le temps, passer les rideaux et les masques de la mort. De Gélina à la Bartambule, l’ironie convulse les faux-semblants.

S’en vient une autre géographie que celle qui nous oblige. Les continents s’y font émissaires de jeux de marelle, aux mots délicatement vitriolés « à cloche-pied ». Errances dans les nuits de Paris ou de Marseille, entre futile mélancolie et corps lancé aux étoiles, Villon palpite ici, là-bas c’est Gaston Couté dont nul ne devine la voix. Qui entend la charmille ? Toujours en partance, Claire Auzias en appelle à l’impalpable simplicité de ces instants où la tristesse, incrédule, s’écarte :

« Un poing, une brique, une page

Et des lisières ouvertes

À d’autres frémissements. »

Butte, cascades, courtille, cours Julien, Égypte et, plus loin, navire, goélands. La bêtise chavire. Déserter, te dis-je. On pressent dans quel creuset est né son projet d’un Guide du Paris révolutionnaire et comment elle pourrait fuser vers d’autres villes où palpite le feu de l’anarchie.

La Bartambule, mutine, se mutine. Le jeu, vent du défi, à la vie à la mort, nous tient debout. La gueuse nous a laissé quelques goualantes à gueuler sous cape, à jeter comme un gant à ce qui prétend nous soumettre, nous plomber. Bartambule n’a aucun foyer à garder.

Les dessins d’André Robèr, entre enfance et cri, laissent advenir les visiteurs des nuits sépulcres, d’où vient en ondoiement l’aube silhouette.

Marie-Dominique Massoni

La Bartambule, poèmes de Claire Auzias, dessins d’André Robèr, éditions K’A, 161, rue de Lyon, 13015 Marseille, 10 euros.

Guide du Paris révolutionnaire, émeutes, subversions, colère, L’Esprit frappeur avec Dagorno, 384 p., 29,74 euros.

Disponibles à Publico.

Poème du soir
Sur la rive d’un rêve maquillé
Glissait l’émissaire nord
Boueuse et court vêtue,
Je jactais à pierre fendre
Entre quatre continents baladeurs.
La couleur d’un crayon
Pointée, me narguait.
C’était, pour nos beaux yeux,
À tous revers proscrits.
Vous qui tenez aux frémissements
De mots
À cloche-pied
Attablés et narquois
Au bistrot inodore,
Oyez cette chanson
Mal an, au vestibule.
Alchimistes, mes chers
Levons l’encre aux coteaux
D’un relief anémié !
Les pleutres composants d’un banquet noctambule
Approchent d’imperceptibles sons
Gravés intensément
Sur nos verres !
Pluton
Pluton, plaît-il ?
Que frappez-vous si fort ?
À l’orée des bois morts
Cette nuit m’emmenâtes,
Bouche happeuse,
Gravir l’oreille immense
Des sons d’en bas.
Je m’éveillai fourbue.
Qu’irais-je entendre
Qui ne se dise ici ?
La meule des vivants
Ne l’ai point parcourue.
À la moindre margelle
Je posai un pied frêle,
Ravissant le soupir
Des gnomes de céans.
Allez, les choses ! Fétides horions !
Le faubourg dépierré,
Les orties languissantes
Au fœhn d’un reflux bref,
La rue s’ennuie, tardive batterie
D’épines électriques
Aux rengaines croupies.